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Ganaderia Malabat : une histoire de famille...

©Philippe Latour
©Philippe Latour
Après avoir présenté la plus jeune des ganaderias du Sud Ouest, c’est à une des plus anciennes que nous nous intéressons aujourd’hui.

La genèse de la ganaderia
Elle a été créée en 1993 par Céline et Pascal Fasolo en association avec Pierre Saublesty qui décèdera en 2005. Pascal après une carrière d’écarteur voulait continuer à vivre sa passion en devenant ganadero. Une première expérience est réalisée en acquérant en 93 des vaches d’origine Gallon, François André, Yonnet et un semental de Gallon.
Cinq ans plus tard, les ganaderos veulent donner une autre dimension à leur élevage. Ils éliminent le bétail d’origine et achètent 20 vaches à El Palmeral (origine Atanasio Fernandez) et un semental de même origine. Le choix de cet encaste correspond à la vision de la tauromachie de Céline et Pascal. Pour eux, elle est avant tout un combat entre un torero et un animal. Il privilégie un modèle de toro encasté et qui exige du torero une lidia adaptée à l’exigence de son caractère. Le lot initial est complété deux ans plus tard par l’achat de cinq vaches de même origine. Malabat intègre ainsi le livre généalogique des élevages de toros bravos.
En 2005, un nouveau lot de vingt vaches et un semental, toujours d’origine El Palmeral vient compléter le cheptel installé à Brocas. Aujourd’hui encore la ganaderia a gardé ce dimensionnement et tout le bétail actuel descend en droite ligne des deux lots de vaches achetés à la famille Crabos, propriétaire d’El Palmeral et en grande partie de Cardinero, le semental emblématique et emblème de la ganaderia. Vaches et toros paissent sur des terres léguées par Pierre Saublesty à la commune de Brocas. Sur la propriété existait une bâtisse typiquement landaise qui est devenue la salle de réception et de restauration des groupes visitant la ganaderia. L’élevage est situé dans un forêt de pins et c’est naturellement en bois que Pascal a construit tous les aménagements techniques des corrales de tri au couloir de soin en passant par la coquette placita de tienta.

De la première sortie au premier lot de novillos en piquées
La première sortie de la ganaderia a lieu en 2002 à Eauze où un eral est tué dans un festival. Le premier lot lidié le sera à Aire sur Adour en 2004. Premier trophée en 2005 remporte le prix de la non piquée concours de Castelnau Rivière Basse. Le premier novillo piqué le sera à Garlin en 2006. Il s’agit d’un sobrero sorti pour remplacer un novillo d’El Retamar. C’est le novillero mexicain Joselito Adame qui l’a toréé et estoqué.
A partir de cette date, les Malabat vont sortir essentiellement en non piquées. Quelques novillos seront toréés de façon isolée et même un lot en Festival à Saint Loubouer (2011) constitués de novillos non lidiés l’année précédente.
Céline et Pascal ont fait le choix d’un encaste exigeant mais qui s’il est lidié correctement donne du jeu. Il n’est qu’à se souvenir des « Atanasio Fernandez » dacquois ou de celui face auquel El Viti a triomphé à Nîmes en 1977. Malgré de bonnes sorties et des novillos intéressants (exemple celui sorti à Saint Sever lors de la journée des onze encastes), il est difficile pour Pascal de vendre ses produits. Alors que les Atanasios donnent souvent du jeu, il y a toujours une réticence des apoderados à mettre leurs protégés devant. Malgré les difficultés, il continue avec l’encaste qu’il a choisie, devenant un des rares éleveurs à le proposer.
2014 sera une année importante. La Peña Jeune Aficion de Saint Sever offre la possibilité à la famille Fasolo de sortir son premier lot de novillos en piquée. Le public retiendra les deux derniers qui ont fourni une pelea intéressante pour l’éleveur et le public aficionado. Ce sera aussi pour Pascal un apprentissage en particulier sur la « préparation » alimentaire des athlètes que sont les toros de lidia et la difficulté de constituer un lot. Un des sobreros sera lidié en Fiesta Campera à Brocas et s’avèrera excellent.
Lors de cette temporada sortent aussi des erales intéressants en particulier à Mont de Marsan où le novillo aurait pu prétendre à remporter le prix.
2015 et 2016 seront de bonnes années au plan de la qualité mais pas au niveau du nombre de toros vendus.

L’équilibre économique de la ganaderia.
Les Fasolo sont des gens passionnés mais aussi très pragmatiques. Pascal, avec beaucoup de lucidité, est conscient de limites liées au marché et à la taille de son exploitation. Il partage le point de vue que l’Atanasio Fernandez gagne à être vu face au cheval. Mais le marché de la novillada piquée est saturé et de plus en plus difficile d’accès pour de petits ganaderos qui viennent en concurrence avec des élevages « renommés » qui écoulent une partie de leurs produits à ce niveau. De plus, conserver neuf erales pour une hypothétique piquée est trop hasardeux et représente une immobilisation de trésorerie au dessus des capacités d’une ganaderia de petite taille. Cette encaste est peu prisée des apoderados qui managent les jeunes toreros actuant en non piquée, alors qu’avec un peu « d’application », l’Atanasio offre des possibilités.
Dans ce contexte, ce n’est pas la vente des novillos que ce soit pour des courses formelles ou des festivals, qui assurera la rentabilité. Pour Pascal, les toros représentent 90% des pertes de l’exploitation. Pour continuer à vivre leur passion, les ganaderos de Brocas ont développé une activité d’accueil de groupes, profitant d’un site propice et bien équipé pour des journées au Campo dont quatre ferrades annuelles. C’est la vraie source de revenus de l’exploitation. Pour s’assurer un revenu, les deux ganaderos ont une activité professionnelle et font largement plus de trente cinq heures par semaine. Ils sont aidés par leurs trois filles Alexia, Marlène et Elina que l’on peut voir sur le tracteur pour nourrir, au couloir pour soigner, au service pour la restauration et même pour Marlène à cheval pour seconder le picador lors des tientas. Passionnées, travailleuses, très attachées à l’exploitation avec des personnalités fortes mais toujours souriantes, elles sont la fierté de leurs parents et une garantie d’avenir pour la ganaderia.
Le développement du recorte dans le Sud-Ouest offre depuis peu une opportunité de vendre des novillos. Les sorties de la ganaderia dans cette discipline ont satisfait les recortadores et le ganadero. C’est à la fois gratifiant pour ce dernier, mais aussi frustrant car il mesure les progrès de ses toros, mais dans un contexte qui n’est pas celui où ils pourraient s’exprimer pleinement. Par ailleurs, le marché du recorte ne semble pas appelé à se développer dans une région où il vient en concurrence directe avec la tauromachie traditionnelle landaise. Et la tauromachie de rue utilisant des toros et qui est très rémunératrice pour les éleveurs, est absente de notre région et bloquée par l’existence d’une tradition camarguaise (abrivados, courses au plan) forte dans le Sud-est.

Perspectives et avenir de la tauromachie
Pour Pascal et Céline, la tauromachie et en particulier les petites arènes souffrent d’une désertification liée à la crise économique, les changements culturels. La corrida qui était un spectacle populaire et festif ne l’est plus. A cette désaffection d’ordre économique s’ajoute une non transmission entre les générations. Pour eux l’Aficion se cultive en venant au campo et aux non piquées. Or aujourd’hui, ils accueillent essentiellement des groupes non taurins et il y a de moins en moins de monde sur les gradins en non piquées (voir plus haut).
La qualité des installations, le charme du site et les qualités culinaires de Céline (note personnelle du rédacteur) et son équipe permettent à la famille Fasolo d’envisager la pérennité et même le développement de l’activité réception de groupes. La partie « taurine » de l’activité est trop pénalisée par des à priori vis-à-vis d’une encaste certes exigeante mais qui a permis et permettra des triomphes. Le travail de sélection commence à payer comme le confirment les sorties de 2016 avec deux novillos de qualité au Plumaçon et à Castelnau. Le travail, l’abnégation et le courage de cette famille passionnée méritent qu’organisateurs et apoderados viennent voir leurs toros au campo et changent leur regard vis-à-vis des Atanasios landais.

En 2017 deux novillos seront déjà vendus pour la fiesta campera des clubs taurins du Sud-ouest, le 22 janvier à Vic. Ils seront toréés par Mathieu Guillon et Baptiste Cissé. Un troisième sortira pour la non piquée concours de Castelnau Rivière Basse. Les autres (voir le reportage photo de Philippe Latour) attendent la visite des organisateurs.

C’est une vraie famille de passionnés qui gère la ganaderia Malabat. Ils déploient trésors d’imagination (et font aussi beaucoup de sacrifices), pour maintenir leur élevage et une encaste qui a plus de potentiel que certains le croient.
Par leur activité d’accueil de groupe, ils contribuent à faire comprendre les tauromachies à des gens qui les découvrent. Il n’y a qu’à écouter Céline et Pascal expliquer la vie de la ganaderia à leurs visiteurs pour s’en persuader.
Ils méritent qu’organisateurs, toreros et aficionados viennent passer quelques heures sur les terres de la ganaderia.

Thierry Reboul


Voir le reportage photographique : Philippe Latour