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Souvenirs, souvenirs : Nîmes le 16 Avril 1978...

b_250_200_16777215_10_images_actualites_2020_Mai_Visuel_Nimes_160520.jpgDe 1973 à 1978, une corrida par an et pas de souvenirs de faits marquants ou de moments taurins privilégiés. Il est vrai qu’avec une seule corrida par an, les statistiques ne m’étaient pas favorables.

Francis Wolf a écrit que la corrida n’était pas un spectacle. Quand on se rend dans un théâtre, si le texte est bon, la distribution est homogène et qu’on est bien accompagné, il y a de grandes chances que l’on passe une bonne soirée. En tauromachie, vous choisissez un élevage que vous considérez de garantie, des toreros en forme et vous finissez l’après-midi en maugréant «  corrida de expectation , corrida de deception ». La corrida s’apparente plus au Festival Off d’Avignon qu’à un film de Spielberg où tout est calculé pour produire un effet voulu et dosé sur le spectateur. Et parfois des cartels montés de bric et de broc vous font vivre de grands moments. A l’heure de la standardisation, du « tout est comme, vous en avez rêvé », et de l’absence de prise de risques en matière de culture, les courses de taureaux (espagnoles, landaises, portugaises et camarguaises), sont hors normes. Si cela en fait le charme, cela les rend difficilement accessibles pour celui qui les découvre surtout sans y être préparés ou accompagnés.
De ce fait ne voir que deux corridas en une temporada et assister à deux courses intéressantes, de surcroît dans la même arène, relève de l’impossible surtout quand on commence à devenir exigeant. Et pourtant en 1978, j’ai eu cette chance.
En ce temps là, la temporada nîmoise commençait par la novillada de la Cape d’Or organisée par la Peña Antonio Ordoñez. « En Avril ne te de découvre pas d’un fil », il faisait un froid de Féria de Pâques en Arles quand je descendais du train de nuit qui reliait la Capitale à la cité gardoise. Rendez vous route de Bouillargues pour récupérer mes hôtes nîmois, petit déjeuner et départ pour les corrales de la route de Beaucaire pour voir les novillos. En fait de novillos, les reses de Guardiola Fanton, très bien armés et charpentés auraient pu figurer à l’affiche de bien des corridas. Cet élevage, un des quatre de la famille Guardiola, était à l’époque au sommet de sa gloire. Les petits cousins des Fanton attiraient les foules à Séville pour le Lundi de Resaca. Profitant du réseau de mon parrain, nous rejoignons le dessus des corrales et assistons au sorteo. C’est beaucoup de découvertes pour un jeune aficionado, de l’impression de puissance des bichos vus de très près à l’ambiance mystérieuse du tirage au sol en passant par un moment de panique quand le réserve, isolé, s’est pris pour un cocardier à Mouriès. Cabré contre le mur, il s’était fixé pour objectif de nous faire descendre de notre promontoire pour le rejoindre dans sa cour, et certainement pas pour nous offrir un verre de fino. En bas s’affairait un petit bonhomme, qui lavait les toros à grand jet d’eau et pénétrant, avec quelques cailloux pour seule défense. Dans le corral pour les diriger vers les différents couloirs menant à la zone d’embarquement. C’était Luis Saavedra, le mayoral emblématique de la Casa Guardiola. Grand homme de toros, j’ai eu le plaisir d’aller nourrir avec lui les toros à Toruño quelques années plus tard. Très francophile, il accueillait, avec une grande gentillesse, les aficionados de passage à Séville dans une propriété où paissaient les toros des quatre des plus prestigieux fers andalous.
A cette époque, le transfert des bichos de la route de Beaucaire aux arènes se déroulait selon un mode opératoire qui ferait bondir nos actuelles commissions de sécurité. Placés dans un cajon sur roues tracté par une 404, chaque équipage traversait, à vive allure Nîmes, escorté par les forces de l’ordre. A ma connaissance, il n’y a jamais eu d’accident mais je connais certains nîmois et nîmoises qui restaient « confinés » dans leur appartement le matin de chaque corrida. Compte tenu de la configuration très contraignante du toril de l’époque, le sobrero passait parfois toute l’après-midi dans son cajon duquel il était directement débarqué en piste s’il devait remplacer un titulaire défaillant.
Petit passage aux arènes et visite des coulisses, avant l’habituel apéro au Café de la Bourse.
Repas traditionnel route de Bouillargues et café avec tous les habitués avant de se rendre en « procession » aux arènes. Le mistral souffle et il fait toujours froid quand se présentent à la porte de Patio de Caballos pour la paseo les trois novilleros. Sont au cartel ce jour là, Curro Cruz, Emilio Muñoz et Patrick Varin. 3000 personnes sur les gradins ce qui est peu compte tenu de la jauge des arènes, mais comblerait bien des organisateurs actuels pour une course de début de saison, hors féria et par une météo loin d’être printanière. Petite entrée mais beaucoup d’aficionados connaisseurs, ils respecteront les piqueros à leur entrée en piste et la plupart aura beaucoup de bienveillance pour les trois novilleros qui affrontaient ce jour là du bétail de respect.
Presque cuatreños, les « Guardiola » ont été tout aussi sérieux en piste qu’ils étaient sérieux de présentation. Malgré des lidias approximatives au premier tiers, ils ont tous été intéressants au cheval Le troisième, le plus brave, obtient une chute à la première rencontre et en prit deux autres en poussant. Le cinquième a infligé un puntazo au cou du cheval à la première rencontre. Même si les trois premiers ont baissé de ton au troisième tiers, tous sont allés au bout du combat bouche fermée, ont fait preuve de caste et entretenu l’intérêt de cette corrida d’un bout à l’autre de leur présence en piste. Tous ont été applaudi à l’arrastre et Luis Saavedra a été invité à faire la vuelta à l’issue de la novillada.
Sérieux, parfois compliqués, les utreros demandaient une lidia appliquée et dominatrice. Avec courage, les novilleros ont fait de leur mieux mais ce satané Mistral (la troisième corne des toros) ne les a pas aidés.
Le triomphateur de la course a été Curro Cruz. Appliqué dans le lidia, plus combattant qu’artiste et médiocre à l’épée, il a coupé une oreille au quatrième et une autre au sixième qu’il a tué en lieu et place de Patrick Varin blessé en banderillant le cinquième.
Des trois, celui qui fera la plus belle carrière est Emilio Muñoz  ex-enfant prodige de la tauromachie. Malgré un manque de domination, une sévère cogida par le cinquième, il a laissé entrevoir les qualités qui feront de lui un des toreros marquant des années 80. Une partie du public lui a refusé la vuelta au second, mais il a coupé une oreille au cinquième et a remporté la Cape d’Or.
Patrick Varin, le torero lyonnais, très bon à la cape, courageux aux banderilles, fit preuve de bonne volonté et d’application face au troisième qui s’est malheureusement vite figé et qu’il a eu du mal à descabeller. Il est invité à banderiller au difficile cinquième, qui après avoir blessé un cheval, secoué Curro Cruz et avant d’infliger une rouste à Muñoz, prend Patrick au dessus du genou. Emmené à l’infirmerie, le novillero est ensuite évacué à l’hôpital.

Journée pleine de découvertes et d’intérêt qui se termine comme d’habitude vers 22h sur le quai de la gare de Nîmes pour reprendre le train. Prochain voyage pour le samedi de Pentecôte pour assister à une faena magistrale d’El Viti mais ceci est une autre histoire …….

 

Fiche Technique
Arènes de Nîmes, dimanche 16 Avril 1978, novillada de la Cape d’Or
6 novillos de Guardiola Fanton sérieux de présentation et de comportement pour:

Curro Cruz silence, une oreille, une oreille à celui tué pour Patrick Varin
Emilio Muñoz : vuelta avortée, une oreille
Patrick Varin : silence, blessé en alternant aux banderilles au cinquième

Emilio Muñoz est déclaré vainqueur de la Cape d’Or
Une quinzaine de piques
Cavalerie Heyral
3000 personnes
Froid accentué par un fort mistral

Thierry Reboul