Bayonne (30/08/2019 - tarde) : de mas à menos...

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©Philippe Latour
©Philippe Latour
A Paul-Christian Narran, chroniqueur taurin
et compagnon de callejon décédé ce vendredi

C’est une erreur que de faire référence au sempiternel proverbe taurin « corrida de expectation, corrida de deception » pour illustrer la frustration des aficionados au sortir des arènes de Bayonne après la première corrida de la Féria de l’Atlantique. On a eu la course que l’on attendait. Côté toreros, Castella et Luque ont été à la hauteur des attentes du public. On sait Aguado fatigué par l’enchainement des courses et des blessures ; On sait qu’il toréé demain en mano à mano avec Morante pour la goyesque de Ronda. On sait que le sévillan est plus à l’aise avec un bétail noble et sans aspérités. A Bayonne, il a été en difficulté face à des toros mansos et manquant de race. Il a beaucoup toréé de profil et sans vraiment s’investir (fatigue ?, Ronda ?).
Les aficionados avaient de gros doutes sur les toros de Luis Algarra, doutes qui ont été confirmés par le manque de race et de fond de ceux qui ont foulé le sol du ruedo bayonnais.
Globalement on a eu la corrida à laquelle il fallait s’attendre. Une grande démonstration de savoir faire de la part de deux très grands toreros qui arrivent à masquer partiellement les défauts d’un bétail décasté. Des toros qui vont rapidement à menos et un jeune torero en devenir qui n’était pas dans un contexte favorable. Ce qui a été la surprise, c’est la competencia que se sont livré Castella et Luque en début de corrida. Tout a commencé par le refus de Castella de sortir à l’issue du paseo à l’invitation de Luque qui venait de saluer à la demande du public. Public qui invite par la suite le biterrois et Aguado à saluer au tiers. Les hostilités continuent avec un bel échange de quites aux premier et quatrième toros. Compétition qui s’est continuée tout au long de la corrida, les deux toreros rivalisant d’originalité, d’élégance et de prise de risques capes en mains. Ce duel s’est terminé avec un brindis à Castella du cinquième toro par Luque.
La corrida est allé de mas à menos, les derniers toros étant les moins bons. Chaque faena est elle aussi allée à menos. Luque et Castella ont résolu rapidement en début de faena les problèmes posés par leurs adversaires. Ils en profité pour faire étalage de leur technique et de leurs qualités artistiques. Rattrapés par la réalité, ils ont du toréer en trompe l’œil en fin de faena pour compenser le manque de fond de toros qui sont tous allés à menos.
Côté présidence de grossières erreurs comme des tercios à trois banderilles posées, une vuelta qui personne ne demandait à un toro qui ne la méritait et une oreille de trop accordée à Castella à son second.
Le premier toro, plus gras que musclé, est dès sa sortie du toril, distrait, tardo et juste de forces. Très mal piqué, il pousse lors de sa première rencontre avec la cavalerie et ne pousse pas à la seconde. Luque fait un très bon quite par chicuelinas, Castella répond cape en main. Le ton est donné. Les deux toreros se disputent la place de torero fétiche des arènes de Bayonne. José Chacon salue après deux très bonnes paires de banderilles. Castella s’avance pour brinder au public. Le toro le charge. Qu’à cela ne tienne. Montera en main, il pare le toro en faisant une cambiada. Puis le biterrois se met à genoux pour des séries de passes de rodillas terminées par de superbes naturelles. Il se relève, pose sa montera. Le ton est donné et la barre est mise très haut. Les trois séries suivantes, à droite, sont superbes de sincérité, d’élégance et de technique parfaitement maîtrisée. A gauche c’est plus compliqué. Très grand début de faena puis le toro va à menos. Castella réduit les terrains, toréé dans un mouchoir de poche un toro qui se livre de moins en moins. L’épée, une demie basse, est concluante. Par la faute du manque de fond du toro la faena qui partait pour être « de deux oreilles » ne permet au biterrois que de couper un seul trophée.
Le second a un comportement de manso à sa sortie en piste. Il vient bien au cheval mais se colle parallèlement au peto et ne pousse pas. Le picador est applaudi après un tercio de varas en trompe l’œil. Le toro a peu de charge et se défend lors d’un tercio de banderilles très moyen. Avec classe, allure et précision, le torero de Gerena amène le toro au centre de la piste. Avec une classe incroyable, Luque enchaîne trois séries de derechazos d’exception. Il prend ensuite la main gauche pour une seule série sur cette corne qui n’est pas la meilleure du Luis Algarra. Le toro s’éteint, le torero termine la faena par des luquecinas qui manquent de transmission par la faute de son adversaire. Le bicho est dur à fixer pour la mort, Luque s’engage avec sincérité pour une épée entière. Le toro est mort debout mais tarde à tomber. Cela refroidit une partie du public d’une part et fait croire au président que le Luis Algarra est un grand toro brave. D’où une seule oreille, justifiée, pour le Maestro et une vuelta injustifiée pour le bicho.
Le troisième est le plus léger du lot mais il est mieux fait que les deux premiers. A la cape, il est brusque, tardo et distrait. Il a tout d’un manso con genio. Il fallait le piquer sérieusement et même si cela déplait à une partie du public, et cela a été fait. A la muleta, le toro est tout sauf simple. Il est toujours aussi violent, cherche le terrain des planches. De la faena on retiendra une belle série à droite. Le reste est profilé Le torero est fuera de cacho, ne pèse pas sur le toro et se fait enfermer dans les tablas. Silence pour le sévillan qui, une fois de plus, tue mal.
Le quatrième est abanto. Castella le reçoit à la cape par un superbe enchaînement de chicuelinas, véroniques et demi-véroniques. Il le met en suerte au cheval par des chicuelinas en marchant. Très bien piqué, le bicho pousse sous le fer et renverse le groupe équestre. Nouvelle mise en suerte d’école par des véroniques en tablier, le toro part de loin pour une seconde pique. Le piquero est ovationné. Rafael Viotti est appelé à saluer après avoir posé les banderilles. Castella amène le Luis Alagarra des tablas vers le centre avec beaucoup d’autorité et d’élégance enchaînant naturelles, derechazos, pechos, trincheras et autres passes. Le toro n’a pas beaucoup de fond et de forces. Le biterrois le laisse respirer entre les séries. Il lie deux séries de derechazos et une de naturelles avec élégance et domination. Le bicho va très rapidement à menos et réduit sa charge. Castella, pour faire durer la faena et lui donner l’émotion que le toro ne peut plus lui transmettre, réduit les terrains. Il toréé sur un mouchoir de poche mais le Luis Algarra ne permet plus grand-chose. Il s’engage à nouveau pour tuer. L’épée est entière, trasera et légèrement tombée et surtout efficace. Pétition majoritaire pour une première oreille logiquement accordée par le Président. Une petite partie réclame la seconde, le palco cède de manière incompréhensible et se fera rappeler à l’ordre par l’autre partie du public. Un trophée était logique, justifié. Deux trophées, cela ne fait pas très sérieux.
Belle réception à la cape du cinquième par Luque, le toro est peu mais bien piqué. Après avoir brindé à Castella, le torero de Gerena commence sa faena à genoux. Le toro manque de race. Il est tardo, n’a pas de charge et se réserve très vite. Luque essaie d’en tirer quelques muletazos mais c’est en pure perte. Il abrège la faena et tue d’une demie en place habile et efficace. Silence pour le torero, sifflets pour le toro.
Le sixième et dernier permet à Aguado de nous montrer qu’il est aussi un bon capeador. C’est un manso presque perdido. Il sort au contact du fer de la première rencontre. Il est châtié avec beaucoup d’efficacité à la seconde. Il part seul pour une troisième rencontre, pousse et renverse le groupe équestre. Il manque de race. Décasté, il se défend plus qu’il ne charge et cherche le terrain des planches. Aguado le toréé de profil, enchaîne des passes sans méthode ni émotion Rappelé à l’ordre par une personne du public, il fait un effort sur la série suivante avant de baisser les bras et laisser le toro prendre le dessus. Silence après une épée entière mais basse.

Fiche technique :
Arènes de Bayonne, première corrida de la Féria de l’Atlantique
Six toros de Luis Alagarra bien mais inégalement présentés, manquant de caste, de fond et de race pour :

Sébastien Castella : une oreille, deux oreilles (une de trop)
Daniel Luque : un avis et une oreille, silence
Pablo Aguado : un avis et silence, silence

Vuelta injustifiée au second, sifflets à l’arrastre du cinquième
José Chacon salue au premier toro, Rafael Viotti et Fernando Perez Hernandez au quatrième.
Treize piques, deux chutes, cavalerie Heyral
Poids des toros : 571, 554 , 471, ‘495,  535, 523
Président : Christophe Robin
Très belle entrée avec 4/5 èmes d’arène
Soirée estivale, éclairage à la fin du troisième toro.

Thierry Reboul

Voir le reportage photographique : Philippe Latour