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Marc Serrano : "Me sentir torero, c'est un cadeau de Dieu"...

©ElTico
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En cette période de Fêtes et avant son départ pour l'Amérique du Sud, nous avons échangé avec le matador de toros Marc Serrano qui, alors qu'il fêtera en juin prochain le dix-neuvième anniversaire de son alternative nîmoise, nous a confié combien son aficion et sa passion restaient intactes après une temporada qui l'a vu retrouver le chemin des ruedos français.

CorridaFrance : Marc, cette temporada 2018 t’a permis de retrouver les ruedos français desquels tu étais malheureusement absent, du moins vêtu de lumières, ces dernières années. Comment as-tu préparé ce retour sur tes terres ?

Marc Serrano : Je crois que d'abord et avant tout, j'avais beaucoup d'illusions et d'espoirs au moment de revenir en France. En effet, cela faisait quelques années que je n'avais pas revêtu le costume de lumières en France et c'était pour moi une source de motivation importante. Pour ce qui est de la préparation à proprement dite, je crois que cela a été la même que chaque année. Je veux dire par là que, que ce soit pour un engagement d'une corrida demain, ou si par chance j'étais engagé pour dix, la préparation serait la même. La seule chose qui est vraie, c'est que par contre, quand tu arrives à toréer plus régulièrement, au bout de deux ou trois corridas tu es rôdé et c'est plus facile. Mais ce que je retiens de ma préparation pour ce retour en France, c'est surtout le côté "challenge" et émotif qui m'a animé avant ce retour sur mes terres. Et j'en profite bien entendu pour remercier les empresas, les clubs taurins et les commissions taurines qui m'ont permis de toréer, tant à Alès qu'à Saint-Martin de Crau.

 

CorridaFrance : La réussite n’a pas vraiment été au rendez-vous à Saint-Martin de Crau, mais à Alès, tu as croisé un très bon exemplaire de San Sebastian auquel tu as coupé une grosse oreille. Quel souvenir gardes-tu de cette faena ?

Marc Serrano : Et bien écoute, je crois qu'à Saint-Martin de Crau, malheureusement, la chance n'était pas de mon côté puisque le premier exemplaire de François André est sorti très compliqué pour le torero et qu'il y a eu ensuite cette série de malchance avec ces toros qui ont été changés. D'abord, celui de Marie-Sara qui, je pense, aurait été un toro très intéressant mais qui malheureusement s'est blessé à la patte. Après, il y a eu ce toro de réserve de Fernay qui s'est blessé également. Il a alors été annoncé au micro qu'il n'y aurait pas de réserve et puis finalement, il y a eu ce sobrero de Joselito qui avait beaucoup de qualités mais qui malheureusement, était un peu juste de forces et donc qui manquait de transmission. Dans ce genre de corrida concours où les gens viennent voir des toros imposants, qui transmettent de la force, du danger, ce n'était pas le genre de toro qui pouvait me permettre de triompher.
Pour ce qui est d'Alès et de ce toro de San Sebastian, j'ai rapidement vu au capote qu'il s'ouvrait beaucoup, qu'il avait beaucoup de bonté et de bravoure. Au cheval, il partait de loin au premier toque et de ce fait, j'ai essayé de le mettre en avant et de le soigner au maximum. Ensuite, pour moi, cette faena a été pleine d'émotion. Comme je l'ai dit, c'est un toro qui s'élançait de loin, qui avait des qualités, qui n'était pas aussi facile qu'il pouvait en avoir l'air dans la muleta, mais qui avait beaucoup de présence et de transmission. Comme on le sait, couper une oreille à Alès est loin d'être facile car l'exigeance du public est assez importante. Et là, pourtant, c'est vrai qu'on n'est pas passé loin de la seconde oreille... L'estocade m'a aidé dans ce sens là, car je crois que ce coup d'épée a été important. Je garde donc un très bon souvenir de cette faena. Et pour connaître assez bien les arènes d'Alès et leur exigeance, puisque j'y ai toréé à plusieurs reprises, le souvenir de cette faena est d'autant plus beau pour moi. Ce toro de San Sebastian a marqué aussi une rupture avec la malchance que je trainais depuis Saint-Martin, puisqu'à Alès, mon premier toro de François André s'est également cassé le sabot en tout début de faena, ce qui ne m'a pas permis de le lidier normalement.

 

CorridaFrance : Après avoir toréé à Barbastro et Albuñan, on t’a ensuite revu en France en fin de saison, lors du festival caritatif que tu co-organises à Samadet. Peux-tu nous expliquer comment est née cette idée et pourquoi elle te tient autant à cœur ?

Marc Serrano : Je voudrais d'abord revenir un peu sur la corrida de Barbastro qui a été très intéressante avec un bon lot de Jean-Louis Darré. J'ai déjà eu l'occasion de le dire dans d'autres interviews, mais il est vrai qu'il est dommage que tous les toreros aient eu un peu de malchance ce jour là à l'épée car sinon, il se serait coupé beaucoup d'oreilles. C'était une corrida qui était très bien présentée, mais qui nous a tout de même permis de nous exprimer. Pour ma part, j'ai perdu deux oreilles sur le premier toro à cause de l'épée et je coupe l'oreille au second. J'avoue que je garde un très très bon souvenir de cette après-midi de Barbastro. Ca a été aussi le cas à Albuñan puisque j'ai coupé deux oreilles au premier et une queue au second lors d'une autre belle après-midi.
Pour ce qui est du festival de Samadet, l'idée est venue après un festival à Rodilhan où l'association "La Clé" m'a demandé d'être son parrain. J'avais répondu que j'étais bien sûr d'accord et fier d'être parrain mais que je ne savais pas comment les aider. En fait, la seule manière de leur apporter mon soutien était de leur permettre de récolter des fonds. J'en ai alors parlé à Philippe Cuillé qui m'a proposé d'offrir les six novillos du premier festival que nous avons donc organisé à Vauvert avec l'aide de Didier Cabanis. Il faut savoir que si ce festival peut avoir lieu chaque année, c'est uniquement parce que les matadors et les banderilleros viennent bénévolement, que les ganaderos offrent les toros, que tous les intervenants le font aussi gratuitement. C'est la seule manière de faire vivre ce festival. Au départ, on l'a fait sur Vauvert, pendant trois ans et puis ensuite pour diverses raisons, Philippe Cuillé et Didier Cabanis m'ont poposé de poursuivre l'organisation de ce festival à Samadet, puisqu'ils s'occupaient de ces arènes et qu'elles étaient, en plus, couvertes. Un lien d'amitié s'est créé avec les membres de la Peña Al Violin et nous avons donc poursuivi dans sa continuité l'idée de ce festival caritatif qui avait commencé dans les arènes de Vauvert. Au jour d'aujourd'hui, les fonds récoltés sont reversés au service de Pédiatrie de l'Hôpital de Mont-de-Marsan et toujours avec cette idée de bénévolat et avec les bonnes volontés de tous.

 

CorridaFrance : Le cartel de ce festival était très attrayant. Comment as-tu réussi à convaincre tes compañeros de t'accompagner dans cette aventure ?

Marc Serrano : J'essaie chaque année de solliciter quelques matadors retirés, comme cette année Victor Mendes, El Boni et Davila Miura. Victor Mendes s'est malheureusement blessé à cheval et n'a pas pu participer. Nous l'avons donc remplacé au pied levé par Jean-Baptiste Molas qui fait partie des toreros en devenir, une autre catégorie que je souhaite présenter aux côtés de matadors en activité, en l'occurrence en 2018 Alberto Aguilar auquel on rendait ainsi un petit hommage pour son année de despedida et qui faisait la transition entre les matadors en activité et les retirés, Antonio Nazaré et moi-même. Du côté des toreros en devenir, il y avait aussi Dorian Canton qui est du Sud-Ouest et qui a fait une très bonne saison et le jeune becerriste "Juanito" qui a tout juste quinze ans et qui ne pouvait pas tuer le toro en raison de son âge. Nous avons pu partager ce moment taurin, que j'ai aussi envie de qualifier de moment humain puisque pour un festival caritatif, c'est cet aspect humain et humaniste qui est je crois le plus important. Je souhaite ajouter que comme chaque année, le visuel de l'affiche nous a été offert par Loren.
Comment j'arrive à les convaincre ? Je leur explique comment tout le monde participe, à quoi ça sert. Je leur explique que c'est aussi un moyen de montrer que le milieu tauin est un milieu qui se soucie des autres et plus encore des enfants. Je crois que toute maladie est injuste mais lorsqu'elle touche un enfant, elle l'est encore plus. Et je crois que lorsque les toreros voient qu'il n'y a aucun autre intérêt pour personne, si ce n'est à travers notre Art, que d'aider les autres, lorsqu'ils voient surtout que tout le monde joue le jeu, ils acceptent facilement de venir apporter leur soutien. Je crois que je n'ai jamais eu aucun refus. Certains toreros que j'avais contacté ne pouvaient pas venir pour des raisons personnelles, mais aucun n'a refusé de le faire par rapport au concept. J'avais par exemple sollicité Davila Miura il y a quelques temps qui ne pouvait pas être présent mais qui m'avait promis de venir dès qu'il le pourrait. Il a tenu parole et l'a fait cette année. Deux jours après le festival, nous nous sommes appelés. Il m'a félicité pour ce que nous faisions et m'a proposé son aide pour les éditions à venir, soit pour convaincre d'autres toreros, soit au travers de l'Association d'Aficionados Practicos qu'il mène, d'apporter un soutien quel qu'il soit... C'est finalement ce qui fait le plus plaisir... C'est que les gens voient que nous faisons les choses avec beaucoup de sincérité, beaucoup d'amour et qu'il adhèrent à la chose.

 

CorridaFrance : Outre le festival de Samadet, tu as participé à plusieurs tentaderos publics à caractère caritatif cet automne. On rappellera également que tu joues les Pères Noël depuis de nombreuses années au Centre Hospitalier de Nîmes. Pourquoi accordes-tu autant d'importance aux actions bénéfiques en tant que torero ?

Marc Serrano : Effectivement, j'ai participé à deux tentaderos caritatifs à Mejorada del Campo et à Otivar, à côté de Granada et que tous les ans, le 24 décembre avec l'association "La Clé", je distribue des cadeaux aux enfants hospitalisés pour Noël au centre hospitalier de Nîmes. Je crois que si l'on veut que la vie nous donne, il faut aussi savoir donner. Je pense que je suis quelqu'un qui aime aider les autres. Pour moi, c'est important. C'est aussi important de le faire au travers de ma profession, celle de matador de toros. Et au jour d'aujourd'hui, c'est aussi important face aux attaques dont nous sommes victimes, de montrer que nous sommes des gens humains, prêts à aider les autres et loin de l'image que certains veulent donner de nous.

 

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CorridaFrance : Comment analyses-tu ta temporada 2018 ?
Marc Serrano : Pour moi, cela a été une saison importante, avec encore une évolution dans mon concept de toreo. Mais c'est vrai que comme tu le disais au début, ces deux corridas en France qui m'ont permis de retrouver le public français et ce toro d'Alès qui m'a permis de m'exprimer, de montrer que je suis là, capable et dans un bon moment de ma carrière, ont été très importants. C'est vrai aussi que ce toro d'Alès m'a en plus permis de prendre beaucoup de plaisir, ce qui n'est pas toujours évident dans le genre de corridas que je torée et en toréant finalement peu. Ce sont des moments que l'on vit souvent au campo, mais vétu de lumières et en piste, ce n'est pas toujours évident.


CorridaFrance : Sur un plan plus général, quels sont pour toi les événements marquants de la dernière année taurine ?

Marc Serrano : Ce qui me vient en premier lieu à l'esprit, sans trop y réfléchir, je crois que ce qu'il s'est passé à l'automne à Madrid avec le "bombo", le tirage au sort, est quelque chose de marquant. C'est vrai que Simon Casas, en faisant ça, a réussi à casser un peu les lois du système. Il est arrivé à ce que des toreros de styles différents, de catégories différentes, se mélangent. Et je crois qu'au jour d'aujourd'hui, au vu du succès obtenu en terme de fréquentation, de l'engouement que cela a généré, des triomphes qui en ont découlé, je pense que cela répond à un besoin pour la tauromachie actuelle afin que les cartels ne soient pas figés. L'aficionado demande un peu de diversité dans l'annonce des cartels. Donc je crois que étant une première, elle a répondu à la demande et à l'attente des gens de ce côté là.

 

CorridaFrance : Ta carrière est faite de patience et de lutte au quotidien pour maintenir le niveau nécessaire et être prêt à saisir la moindre opportunité de torèer. Comment arrives-tu à garder, après 18 ans d'alternative, cet enthousiasme et cette conscience professionnelle qui sont ta marque de fabrique dans le milieu ?

Marc Serrano : Tout simplement par aficion et par passion. Je crois que, comme on dit toujours, on nait torero et on meurt torero et j'ai toujours pensé que la plus belle chose qui m'était arrivé dans la vie, c'est de toréer. Toréer est ce qui me donne le plus de satisfaction et de plaisir. Me sentir torero, c'est un cadeau de Dieu... Et de pouvoir le vivre et toréer durant tant d'années, cela représente quelques sacrifices mais ils sont largement compensés. Je suis quelqu'un de consciencieux et si je le fais, c'est que je peux le faire. Et si un jour, je sens que je n'en suis plus capable ou que tout simplement, la vie fait que je n'aurais plus suffisamment d'envie pour être au top de ma forme, je ne m'habillerai plus de lumière. Si je le fais encore aujourd'hui, c'est que mes illusions et ma passion sont intactes.

 

CorridaFrance : En parlant de ta carrière, tu nous a habitué à voyager outre Atlantique assez régulièrement pour y vivre ta profession. Y-a-t-il quelque chose de prévu cet hiver ?

Marc Serrano : Oui puisque je torée le 3 janvier au Mexique à Tizimin en mano a mano avec Michelito Lagravère face à des toros de San Salvador. Il y a d'autres corridas en attente pour le mois de février, également au Mexique, mais pour l'instant, c'est la seule qui est signée. Je resterai quand même quelques semaines sur place pour tienter et me préparer.

 

CorridaFrance : Et pour la France, des nouvelles pour la temporada 2019 ?

Marc Serrano : Pour la France, au jour d'aujourd'hui, j'ai deux corridas en pourparlers mais rien de sûr. J'espère justement que la grosse oreille d'Alès me permettra de toréer quelques corridas en France, du moins j'ose l'espérer et déjà, remettre les pieds à Alès, ce qui me semblerait logique. Et puis ensuite, bien évidemment, pourquoi pas mettre les pieds dans le Sud-Ouest et que d'autres arènes me donnent l'opportunité de m'y produire.

 

CorridaFrance : Nous sommes en pleines Fêtes de fin d'année... Que faut-il souhaiter à Marc Serrano pour 2019 ?

Marc Serrano : Et bien de continuer à avoir la même passion, la même aficion et de nouvelles opportunités... J'ai uun souhait aussi pour 2019, qui serait de revenir à Madrid puisque j'y ai confirmé il y a de celà quatre ans face à une corrida de Moreno de Silva avec laquelle cela s'etait bien passé en septembre. Et j'espère que 2019 me permettra de refaire le paseo dans ces arènes. Mais principalement, j'aimerai que 2019 m'apporte de la santé, de la chance et surtout que mon aficion continue à rester intacte.

 

Propos recueillis par Laurent ElTico Deloye