Aire-sur-l'Adour (17/06/2018 : Ivan Fandiño de l’acceptation du deuil à la reconstruction...

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@Philippe Latour
@Philippe Latour
Dans le parcours du deuil, il y a toujours ce passage où après la colère, le déni, la dépression vient la résignation.

Tout se passe normalement, la peur du drame au moindre faux pas ou frémissement s’estompe et peut commencer la reconstruction. Nombre d’aficionados avaient besoin de ce temps d’hommage que nous avons partagé ce 17 juin dans les arènes d’Aire sur Adour. La corrida n’a pas été bonne mais elle a été et la vie continue avec une étoile de plus, celle d’Ivan Fandiño, qui éclaire notre conscience collective d’aficionados. Cette reconstruction a commencé quand, les aficionados debout, ont écouté avant l’arrastre du troisième toro le paso doble Ivan Fandiño d’abord silencieusement puis en tapant dans leurs mains comme pour se donner la force collective de continuer à vivre notre passion pour la mémoire d’Ivan et de tous ceux qui ont perdu la vie sur le sable des arènes.
Pour rendre hommage au torero basque, les organisateurs aturins avaient demandé à Manuel Escribano de se joindre à Thomas Dufau et Juan del Alamo acteurs et témoins du drame de l’an passé. Le maestro Joselito avait tenu à ce que ce soit face à des toros de ses ganaderias d’El Tajo et La Reina. Il a été probablement déçu du comportement du bétail. Correctement présentés, ils ont manqué de forces et de fond et se sont vite éteints. Certes ils ont passé quelques heures les pattes dans l’eau suite aux crues de l’Adour mais depuis quelques années les deux fers de l’illustre matador ont du mal à retrouver le niveau des lots qui avaient donné de l’émotion lors des corridas de Bayonne et des novilladas de Garlin.
Manuel Escribano a eu du mal à trouver la distance avec ses deux adversaires, Thomas Dufau après de bons débuts de faena n’a pas pu (à cause des faiblesses du bétail) ou su maintenir, dans la durée, l’intérêt de ses faenas. Juan del Alamo a fait preuve d’application, d’efficacité et d’une très grande sincérité face à un troisième très compliqué.
Le premier, le plus léger du lot, est accueilli par une paquirrina par Manuel Escribano. Noble mais faible, il prend deux piques légères poussant à la première. Des trois paires de banderilles posées par le sévillan on retiendra la dernière al violin près des barrières. Après avoir brindé au ciel, le torero commence sa faena par le haut. Il donne peu de sortie au toro, se la gardant près de lui en fin de passes. Les séries à droite, comme à gauche, sont marginales, raides et manquent de sérénité. La faena va à menos et s’achève par une estocade basse et deux descabellos.
Le second, le seul El Tajo du lot, lui aussi accueilli par une larga afarolada de rodillas rechigne à charger puis pousse sous le fer à la première rencontre. Placé au milieu, bien piqué, il pousse à la seconde avec une certaine bravoure. Marco Leal et Manolo de Los Reyes saluent après un très bon tercio de banderilles. Le bicho d’El Tajo a un fond de noblesse et vient bien à mi distance. Thomas Dufau en profite pour entamer sa faena, brindée au ciel,  par des cambiadas. Le début de faena est d’un bon niveau exploitant bien les qualités du toro puis la faena perd de son intensité pour se terminer par des circulaires inversées avant un pinchazo hondo qui blesse mortellement le El Tajo même si le recours au descabello est nécessaire.
Le troisième, se réserve et baisse peu la tête dans les premiers capotazos de Del Alamo. Le torero remet, avec autorité, les cuadrillas étant dépassées, de l’ordre en piste au début du tercio de piques. Le toro est manso et manque de bravoure sous le fer. Escribano réalise alors un quite par chicuelinas lourd de sens pur ceux qui un an avant avaient vu Fandiño faire celui au cours duquel il a été mortellement blessé. Le toro est compliqué à banderiller et envoie un coup de tête dès qu’il est cité par le haut. Après avoir brindé au ciel, Del Alamo double le La Reina avec beaucoup d’autorité. Commence alors une lutte entre un torero très efficace, poderoso, extrêmement sincère et un toro manso aux caractéristiques Nuñez marquées. Une série sur deux le toro se soumet, une série sur deux il résiste. La faena est technique mais ses qualités sont perçues par le public. Juan prend le dessus sur l’animal avant que celui-ci ne se décompose et ne permette plus. Il perd l’oreille après une épée basse, longue à agir mais le public l’invite à saluer pour recevoir une ovation pleine de respect.
Le quatrième est un des mieux présentés du lot. Il prend un pique carioquée et une basse. Thomas Dufau réalise un bon quite par chicuelinas. Manuel Escribano se fait accrocher, sans mal, en tentant de poser une paire al quiebro, citée à genoux dans le terrain des barrières. Il pose une quatrième paire après avoir changé de terrain. Le sévillan débute par des passes de rodillas. Le bicho est tardo et se défend plus qu’il ne charge. Il se décompose rapidement, devient parado, et le torero fait durer bien au-delà du nécessaire une faena qui manque forcément d’intérêt. Le public finit par râler et incite le torero à en finir ce qu’il fait d’une estocade basse et rapide d’effet. Silence pour le torero et pitos pour l’arrastre.
Le cinquième est un joli jabonero. Il est boiteux et manque de force et est donc économisé au cheval. Il manque de charge et est compliqué à banderiller. Thomas Dufau le brinde au maestro Joselito et commence sa faena par deux bonnes séries exploitant le fond de noblesse du toro. Le toro de soso finit par s’éteindre et malgré un final sur des terrains réduits, la faena manque de transmission et va à menos. Le torero landais salue après une demie et un descabello. L’arrastre est sifflée.
Le sixième est un joli toro avec une robe avinagro (rouge avec des traces violacées) assez rare. Dès sa sortie en piste, il manque d’alegria. Même s’il vient fort au cheval, il se défend plus qu’il ne pousse. Après avoir brindé au public, Del Alamo amène son toro au centre avec élégance. Le bicho est soso et manque de fond. Avec toujours beaucoup de sincérité, le torero l’entreprend pour de bonnes séries à droite qui auraient du déclencher la musique. Au moment du passage à gauche, le toro va à menos et transmet de moins en moins. Juan Del Alamo conclut malheureusement mal d’une entière atravesada et d’une entière basse après avoir tiré ce qui était possible à un La Reina de peu d’options. Il est de nouveau invité à saluer.
Ainsi s’achève une corrida chargée d’émotion suivie, et c’est un point très positif, par un public nombreux qui semble avoir retrouvé le chemin des arènes Maurice Laucher. C’est un soutien réconfortant et une juste récompense pour l’équipe de la Junta des Peñas Aturines qui a besoin que ce ne soit pas juste le fait d’une après-midi d’hommage. Ce renouveau de fréquentation, observé déjà lors de la novillada de Mai, doit perdurer si l’on veut que vive la Fiesta Brava à Aire sur Adour.
Fiche technique :
Arènes d’Aire sur Adour : corrida de la Féria 2018 et hommage au Maestro Ivan Fandiño
5 toros de La Reina et un d’El Tajo (second) correctement présentés mais manquant de forces et de fond pour
Manuel Escribano : silence, silence
Thomas Dufau : silence, salut
Juan del Alamo : deux avis et salut, un avis et salut
Salut des banderilleros Marco Leal et Manolo de los Reyes au second
Douze piques, cavalerie Bonijol
Président : Eric Encinas
Ciel dégagé en fin de corrida
Deux tiers d’arène
A l’issue du paseo, une minute d’applaudissements en mémoire d’Ivan Fandiño
Avant l’arrastre du troisième toro, le paso doble « Ivan Fandiño » a été joué comme il le sera désormais à toutes les novilladas et corridas aturines.
Les trois matadors ont brindé leur premier toro au ciel.

Thierry Reboul

Voir le reportage photographique : Philippe Latour